Retraite : l’Allemagne mise sur les intérêts composés, 1 440 € versés par l’État pourraient devenir 53 000 €

L’Allemagne adopte la retraite par capitalisation dès l’âge de 6 ans
Et si la préparation de la retraite commençait dès l’école primaire ? C’est le pari de l’Allemagne. Le Bundestag a adopté, le vendredi 16 octobre 2026, la Frühstartrente, littéralement une retraite commencée tôt. Le principe est simple : l’État verse 10 euros chaque mois sur un compte d’épargne-retraite individuel ouvert au nom d’un enfant, à partir de ses 6 ans et jusqu’à sa majorité. Les sommes sont investies sur les marchés financiers et destinées à financer une partie de sa future retraite. Le dispositif ne remplace pas le système allemand de retraite par répartition. Il introduit une composante supplémentaire de capitalisation individuelle, financée initialement par la puissance publique. Une petite révolution culturelle pour un pays où, comme en France, la retraite obligatoire repose largement sur les cotisations des actifs.
10 euros par mois versés par l’État, sans condition de revenus
La Frühstartrente prévoit un versement public de 10 euros par mois et par enfant éligible. Sur douze années, de 6 à 18 ans, l’aide représente donc 1 440 euros, hors rendement financier. Le montant peut sembler modeste. Il constitue pourtant le point de départ d’une stratégie d’épargne de très longue durée. Les parents pourront ouvrir un compte auprès d’un établissement proposant un produit d’épargne-retraite certifié et choisir ainsi le support sur lequel seront investies les sommes. La participation des familles ne sera pas obligatoire pour bénéficier de l’aide. Le gouvernement allemand souhaite précisément que le dispositif soit accessible indépendamment des revenus des parents, afin que les enfants issus des familles les moins favorisées puissent également commencer à constituer un patrimoine financier.
Un lancement progressif à partir de 2027, avec un effet rétroactif
Attention, tous les enfants allemands âgés de 6 à 18 ans ne recevront pas immédiatement cette aide. Le déploiement sera progressif. La première génération concernée est celle des enfants nés en 2020, qui atteignent l’âge de 6 ans en 2026. Le dispositif doit devenir opérationnel en janvier 2027, avec une rétroactivité au 1er janvier 2026 pour cette première génération. Les enfants nés en 2021 entreront également dans le dispositif en 2027, puis une nouvelle génération sera ajoutée chaque année. Les enfants plus âgés ne bénéficieront donc pas automatiquement des versements publics dans le calendrier initial. Cette montée en charge progressive explique pourquoi le coût budgétaire annoncé reste relativement limité au démarrage.
Et si les parents n’ouvrent aucun compte ?
Le dispositif prévoit un mécanisme destiné à éviter que les enfants soient pénalisés par l’absence de démarche de leurs parents. Lorsqu’aucun compte individuel n’est ouvert, les sommes sont investies collectivement sur les marchés financiers dans un dispositif public dont la gestion est confiée à la Bundesbank, la banque centrale allemande. Les droits constitués pourront ensuite être transférés vers un contrat individuel selon les modalités prévues. Le gouvernement entend ainsi éviter un écueil fréquent des dispositifs d’épargne facultatifs : les familles les moins informées financièrement sont souvent celles qui passent à côté des avantages proposés. Avec la Frühstartrente, l’aide publique doit bénéficier aux enfants concernés même lorsque leurs parents n’ont pas choisi de produit financier.
Parents et grands-parents pourront compléter les versements
L’État ne financera que les 10 premiers euros mensuels. Les parents, grands-parents ou autres proches pourront ajouter des versements volontaires sur le compte de l’enfant. Le plafond prévu pour ces versements complémentaires atteint 6 840 euros par an. Il ne s’agit évidemment pas d’une obligation. Un complément de 10 ou 20 euros par mois suffit déjà à modifier considérablement le capital susceptible d’être accumulé à long terme. C’est d’ailleurs l’un des principaux arguments du gouvernement allemand : les petits versements réguliers, lorsqu’ils sont investis pendant plusieurs décennies, peuvent finir par représenter des sommes importantes. Encore faut-il accepter les fluctuations des marchés financiers et ne pas confondre simulation de rendement et capital garanti.
1 440 euros versés par l’État pourraient devenir 53 000 euros à 65 ans
C’est le chiffre mis en avant par le gouvernement allemand : 53 000 euros. Avec seulement 10 euros par mois versés par l’État entre 6 et 18 ans, puis aucun versement supplémentaire, le capital pourrait atteindre environ 53 000 euros à 65 ans. Comment une somme de 1 440 euros peut-elle devenir aussi importante ? Grâce aux intérêts composés. Les rendements réalisés chaque année restent investis et peuvent produire à leur tour de nouveaux gains. Plus la durée de placement est longue, plus cet effet peut devenir puissant. Le gouvernement retient un rendement annuel moyen de 7 %, correspondant à une hypothèse de performance de long terme d’un portefeuille d’actions largement diversifié, après frais. Il s’agit d’une hypothèse de simulation, pas d’une promesse de rendement. Les marchés peuvent connaître de longues périodes de baisse ou de stagnation, et les résultats réellement obtenus pourront être très différents.
Avec 20 euros de plus par mois, jusqu’à 160 000 euros à la retraite ?
Les projections gouvernementales montrent également l’effet des versements complémentaires effectués par les familles. Si les parents ajoutent 10 euros par mois aux 10 euros de l’État, le capital pourrait atteindre environ 107 000 euros à 65 ans. Avec 20 euros supplémentaires, soit un investissement mensuel total de 30 euros pendant douze ans, la projection grimpe à environ 160 000 euros. Les proches n’auraient pourtant versé que 2 880 euros au total. La différence provient de la capitalisation des rendements sur une période pouvant atteindre près de soixante ans. Il faut néanmoins insister sur un point : ces projections supposent un rendement annuel moyen de 7 % sur une durée exceptionnellement longue. Elles ne tiennent pas compte de l’inflation et sont exprimées avant la fiscalité applicable lors de la sortie.
Simulation : combien pourraient devenir les versements à 65 ans ?
| Versement mensuel de l’État | Complément mensuel des proches | Total versé entre 6 et 18 ans | Capital estimé à 18 ans | Capital estimé à 65 ans |
|---|---|---|---|---|
| 10 € | 0 € | 1 440 € | 2 200 € | 53 000 € |
| 10 € | 10 € | 2 880 € | 4 400 € | 107 000 € |
| 10 € | 20 € | 4 320 € | 6 600 € | 160 000 € |
| 10 € | 50 € | 8 640 € | 13 300 € | 320 000 € |
Source : ministère fédéral allemand des Finances. Simulations fondées sur une performance moyenne annuelle de 7 %, après frais supposés, sans garantie de rendement. Capitaux nominaux, avant fiscalité et sans correction de l’inflation. Les montants sont arrondis.
Attention : 53 000 euros dans soixante ans ne vaudront pas 53 000 euros d’aujourd’hui
Les projections allemandes sont impressionnantes, mais elles présentent une limite importante : l’inflation. Un capital de 53 000 euros disponible dans près de soixante ans n’aura pas le même pouvoir d’achat que 53 000 euros aujourd’hui. Avec une inflation moyenne de 2 % par an pendant 59 ans, ce capital représenterait environ 16 500 euros en pouvoir d’achat actuel. Le montant reste significatif au regard des seuls 1 440 euros versés initialement par l’État, mais il relativise l’effet d’annonce. Autre élément essentiel : les 7 % de rendement annuel retenus correspondent à une moyenne théorique de long terme. Une performance annuelle moyenne plus faible entraînerait un capital final nettement inférieur. L’effet des intérêts composés fonctionne dans les deux sens : quelques points de rendement en moins, sur plusieurs décennies, peuvent représenter des dizaines de milliers d’euros de différence.
Des frais plafonnés pour éviter de rogner les performances
Les frais constituent un enjeu majeur pour un placement destiné à durer plusieurs décennies. Le gouvernement allemand a prévu que les contrats individuels éligibles soient des produits certifiés, avec un plafonnement des frais effectifs à 1 % et l’absence de frais de souscription et de distribution jusqu’à la majorité. Cette mesure est importante. Un écart de frais de quelques dixièmes de point chaque année peut avoir des conséquences considérables sur le capital final après cinquante ou soixante ans de placement. L’objectif est donc de privilégier des produits simples, diversifiés et relativement peu coûteux. Les modalités exactes de fonctionnement des contrats et leur offre commerciale devront être examinées lors de leur mise sur le marché.
Un capital bloqué jusqu’à 65 ans : une épargne exclusivement destinée à la retraite
La Frühstartrente n’est pas un livret d’épargne pour financer les études ou l’achat d’une première voiture. Les sommes bénéficiant de l’aide publique sont destinées à la retraite et ne pourront, en principe, être retirées avant 65 ans. Les gains réalisés pendant la phase de capitalisation bénéficient d’un report d’imposition, la fiscalité intervenant lors de la phase de versement des prestations. À la majorité, le compte pourra s’inscrire dans le dispositif allemand rénové d’épargne-retraite privée. L’objectif est de permettre aux jeunes adultes de poursuivre leur effort d’épargne avec leurs propres revenus. Cette contrainte de durée constitue à la fois un avantage et un inconvénient. Elle évite que le capital soit consommé prématurément, mais prive également l’épargnant de la possibilité d’utiliser librement cet argent pour d’autres projets importants de sa vie.
Combien coûtera cette retraite par capitalisation aux finances publiques allemandes ?
Le gouvernement allemand estime le coût de la Frühstartrente à 198 millions d’euros en 2027, puis à 411 millions d’euros par an à l’horizon 2030. Ces montants peuvent sembler relativement faibles au regard des dépenses publiques de retraite. Ils s’expliquent notamment par le déploiement progressif du dispositif, qui ne concerne initialement qu’un nombre limité de générations. Le coût augmentera mécaniquement à mesure que de nouvelles cohortes d’enfants entreront dans le programme. Il faut aussi rappeler que l’aide de l’État reste plafonnée à 120 euros par enfant et par an. L’essentiel du capital final espéré ne provient donc pas des finances publiques, mais des rendements financiers accumulés sur plusieurs décennies. C’est précisément cette logique qui distingue le dispositif d’une prestation sociale traditionnelle.
Pourquoi l’Allemagne mise-t-elle sur la capitalisation ?
Comme la France, l’Allemagne doit faire face au vieillissement de sa population. Le nombre de retraités augmente, tandis que le financement des pensions repose largement sur les cotisations des actifs. La capitalisation ne supprime pas les difficultés démographiques, mais elle permet de diversifier les sources de financement de la retraite. Avec la Frühstartrente, le gouvernement cherche également à développer la culture de l’investissement financier. Les enfants et leurs familles seront sensibilisés très tôt aux marchés actions, à la diversification et aux intérêts composés. L’objectif n’est donc pas uniquement patrimonial. Il est aussi pédagogique. En donnant à chaque enfant une première expérience d’investissement, l’Allemagne espère réduire les inégalités d’accès aux placements financiers et encourager la constitution d’une épargne de long terme.
Et en France, pourquoi ne pas créer un PER dès la naissance ?
La comparaison avec la France est intéressante. Depuis le 1er janvier 2024, il n’est plus possible d’ouvrir un nouveau plan d’épargne retraite individuel au nom d’un mineur. Les PER déjà ouverts avant cette date peuvent subsister, mais les versements sont en principe suspendus jusqu’à la majorité. Le législateur a parallèlement créé le Plan d’épargne avenir climat (PEAC), destiné aux moins de 21 ans. Ce produit permet de constituer une épargne investie dans des actifs contribuant au financement de la transition écologique, avec des conditions spécifiques de disponibilité et de fiscalité. Mais il ne s’agit pas d’un produit exclusivement destiné à la retraite, et l’État français ne verse pas automatiquement 10 euros par mois sur ces plans. Les parents peuvent également constituer un patrimoine financier au nom de leurs enfants au moyen d’un compte-titres, d’un livret ou, selon les contrats, d’une assurance-vie. Là encore, aucune contribution publique universelle comparable à la Frühstartrente n’est prévue.
Le principal intérêt : commencer tôt, même avec de petites sommes
La véritable innovation de la Frühstartrente ne réside peut-être pas dans les 10 euros versés chaque mois, mais dans le fait d’inciter les familles à investir très tôt. Un épargnant qui commence à 6 ans dispose de près de soixante années avant l’âge de 65 ans. Un adulte qui débute à 40 ans ne bénéficie plus que de vingt-cinq années de capitalisation. La différence est considérable. Mais cette durée exceptionnelle implique aussi une gestion adaptée des risques. Une forte exposition aux actions peut être cohérente avec un horizon aussi lointain, sans garantir pour autant une performance positive. À l’approche de la retraite, une réduction progressive des risques pourra devenir nécessaire afin de limiter les conséquences d’un éventuel krach boursier juste avant la sortie. Le dispositif allemand devra donc être jugé non seulement sur les rendements obtenus, mais également sur la qualité de la gestion financière proposée aux futurs retraités.
La retraite par capitalisation dès l’enfance : une bonne idée pour la France ?
La Frühstartrente présente plusieurs avantages : une aide publique universelle pour les générations concernées, une longue durée de capitalisation, la possibilité pour les familles de compléter les versements et une sensibilisation précoce à l’investissement financier. Elle comporte aussi des limites. Les capitaux sont exposés aux marchés, les rendements ne sont pas garantis et les montants annoncés à 65 ans sont exprimés en euros futurs, sans tenir compte de la perte de pouvoir d’achat liée à l’inflation. Les écarts de patrimoine risquent également de persister entre les enfants dont les familles peuvent effectuer des versements complémentaires et ceux qui ne bénéficient que de l’aide publique. Reste que l’Allemagne ouvre une voie intéressante : plutôt que d’attendre l’entrée dans la vie active pour commencer à préparer la retraite, elle propose de faire travailler une petite somme pendant plusieurs décennies. Une approche qui pourrait nourrir le débat français sur l’épargne-retraite, à condition de ne pas présenter les performances boursières futures comme acquises.