Retraite : pendant que la répartition inquiète, 12,9 millions de Français misent sur le PER

La retraite par capitalisation séduit de plus en plus d’épargnants français. Six ans après son lancement, le Plan d’épargne retraite (PER) compte 12,9 millions de titulaires et dépasse les 150 milliards d’euros d’encours. Une progression spectaculaire qui traduit aussi les inquiétudes grandissantes concernant l’avenir du système de retraite par répartition.
Retraite par capitalisation : les Français n’attendent plus les réformes pour épargner
La retraite par capitalisation serait-elle en train de s’imposer progressivement dans les habitudes des Français ? Les derniers chiffres du Plan d’épargne retraite (PER) montrent que le mouvement est déjà bien engagé. Selon les données officielles du ministère de l’Économie, 12,9 millions de titulaires détenaient un PER au 31 décembre 2025, pour un encours total de 150,4 milliards d’euros. Six ans après son lancement, ce placement a largement dépassé le seuil des 10 millions de titulaires. Et la dynamique ne s’essouffle pas en 2026. Les épargnants semblent avoir compris qu’il pouvait être prudent de préparer eux-mêmes une partie de leurs futurs revenus, sans attendre les prochaines réformes du système de retraite. Il ne s’agit pas de remplacer les pensions versées par répartition, mais de constituer un patrimoine complémentaire susceptible de produire des revenus à la retraite.
12,9 millions de titulaires : un succès qui dépasse les prévisions initiales
Créé par la loi PACTE de 2019 et commercialisé depuis octobre de cette même année, le PER avait pour ambition de simplifier un paysage de l’épargne retraite particulièrement complexe. PERP, contrats Madelin, PERCO et contrats dits « article 83 » coexistaient auparavant avec des règles différentes. Le PER a permis d’unifier une grande partie de ces dispositifs autour d’une enveloppe commune, transférable et déclinée en trois catégories : individuelle, collective et obligatoire. Le succès commercial est indéniable. Fin 2020, les encours atteignaient 31,7 milliards d’euros. Cinq ans plus tard, ils dépassent 150 milliards. Une multiplication par près de cinq. Il faut toutefois relativiser le chiffre de 12,9 millions de titulaires : les statistiques consolidées portent sur les plans recensés par les différentes fédérations professionnelles et ne permettent pas nécessairement d’identifier le nombre exact de personnes physiques distinctes. Un même épargnant peut détenir plusieurs PER. De plus, une partie de la croissance résulte du transfert d’anciens dispositifs d’épargne retraite vers le PER.
150,4 milliards d’euros d’encours : une progression de 20 % en 2025
L’encours total des PER a progressé de 20 % en 2025, après avoir déjà fortement augmenté en 2024. Sur deux ans, la hausse atteint 46 %. Ces chiffres montrent que le PER n’est plus un produit de niche réservé aux travailleurs indépendants ou aux cadres fortement imposés. Les salariés peuvent également en bénéficier par l’intermédiaire de leur entreprise, notamment grâce à l’épargne salariale. Les versements volontaires constituent un autre moteur de croissance, encouragé par la possibilité de déduire fiscalement les sommes investies, sous certaines conditions. Il ne faut cependant pas confondre croissance des encours et performance financière. L’augmentation des capitaux placés provient à la fois des nouveaux versements, des transferts d’anciens produits et de l’évolution de la valeur des actifs financiers détenus.
L’évolution des encours des PER depuis 2020
| Année | Encours total des PER | Évolution annuelle |
|---|---|---|
| 2020 | 31,7 Md€ | — |
| 2021 | 57,9 Md€ | +82,6 % |
| 2022 | 80,7 Md€ | +39,4 % |
| 2023 | 108,8 Md€ | +34,8 % |
| 2024 | 125,3 Md€ environ | +15,2 % environ |
| 2025 | 150,4 Md€ | +20,0 % |
Source : Direction générale du Trésor, juin 2026. Le montant 2024 est reconstitué à partir de la progression annuelle publiée pour 2025 ; les variations sont arrondies.
PER individuel, collectif et obligatoire : trois formes de capitalisation
Tous les PER ne fonctionnent pas de la même manière. Le PER individuel est souscrit librement par un épargnant auprès d’un assureur, d’une banque ou d’un gestionnaire d’actifs. Il représente 88,5 milliards d’euros d’encours à fin 2025, en progression de 21 % sur un an, et compte plus de 5 millions de titulaires. Le PER d’entreprise collectif, accessible aux salariés des entreprises qui le proposent, totalise 33,86 milliards d’euros, en hausse de 22 %. Il peut notamment recevoir des versements volontaires, des sommes issues de l’intéressement et de la participation ainsi que des abondements de l’employeur. Enfin, le PER d’entreprise obligatoire, destiné à certaines catégories de salariés ou à l’ensemble du personnel selon les accords applicables, représente 28,04 milliards d’euros, en progression de 13 %. Ces trois catégories poursuivent le même objectif de préparation financière de la retraite, mais leurs règles de versement, de fiscalité et de sortie diffèrent.
La répartition des 150,4 milliards d’euros d’encours
| Catégorie de PER | Encours fin 2025 | Part du total | Progression en 2025 |
|---|---|---|---|
| PER individuel | 88,50 Md€ | 58,8 % | +21 % |
| PER d’entreprise collectif | 33,86 Md€ | 22,5 % | +22 % |
| PER d’entreprise obligatoire | 28,04 Md€ | 18,6 % | +13 % |
| Total | 150,40 Md€ | 100 % | +20 % |
Source : ministère de l’Économie, communiqué du 17 mai 2026. Parts calculées à partir des encours publiés.
En 2026, la collecte des PER assurantiels continue de progresser
Les chiffres disponibles pour le premier semestre 2026 confirment la poursuite de cette dynamique. Selon France Assureurs, les PER assurantiels comptaient 8,5 millions d’assurés et 124,8 milliards d’euros d’encours à fin juin 2026. Au deuxième trimestre, 229 600 nouveaux contrats ont été souscrits. Les cotisations, hors transferts, ont atteint 3,2 milliards d’euros, soit une progression de 8 % par rapport à la même période de 2025. La collecte nette s’est établie à 1,9 milliard d’euros sur le trimestre. Les transferts d’anciens contrats d’épargne retraite ont représenté 1,6 milliard d’euros supplémentaires. Ces chiffres ne concernent toutefois que les PER assurantiels : ils ne doivent pas être additionnés directement aux statistiques consolidées de l’ensemble des PER, qui incluent également les dispositifs bancaires et les plans d’entreprise.
Les Français ont-ils perdu confiance dans la retraite par répartition ?
Le succès du PER ne peut pas être analysé indépendamment des inquiétudes concernant l’avenir des retraites. Le vieillissement de la population, la diminution relative du nombre de cotisants par retraité et les débats récurrents sur l’âge de départ alimentent les incertitudes. Selon une enquête Ifop réalisée en juin 2026, 72 % des Français estiment que le système actuel ne leur garantira pas une pension suffisante. Cette proportion atteint 83 % chez les 25-34 ans. Une autre enquête, réalisée par Odoxa début octobre, indique que 77 % des personnes interrogées privilégient un système reposant au moins partiellement sur l’épargne individuelle, contre 23 % favorables à un financement exclusivement fondé sur la répartition. Ces résultats doivent être interprétés avec prudence : ils mesurent des opinions et non une adhésion à un modèle précis de réforme. Ils révèlent néanmoins une évolution des attentes. De nombreux actifs souhaitent disposer d’une source de revenus supplémentaire, moins directement dépendante des décisions politiques futures.
La retraite par capitalisation existe déjà en France
Le débat public oppose fréquemment retraite par répartition et retraite par capitalisation, comme si la seconde était absente du système français. C’est inexact. Les PER constituent déjà un mécanisme de capitalisation individuelle ou collective. Les sommes versées sont investies dans des actifs financiers et les capitaux accumulés appartiennent économiquement aux épargnants, dans le cadre juridique propre à chaque contrat. À la retraite, ils peuvent être récupérés sous forme de capital, de rente viagère ou d’une combinaison des deux, selon l’origine des versements. Cette épargne ne modifie pas directement les droits acquis auprès des régimes obligatoires de retraite. Elle vient les compléter. Avec plus de 150 milliards d’euros d’encours, la capitalisation représente désormais un segment significatif de l’épargne longue des ménages français, même si son poids demeure très inférieur à celui du système obligatoire par répartition.
Le PER doit une partie de son succès à son avantage fiscal
L’un des principaux attraits du PER individuel reste la déduction fiscale des versements volontaires. Dans la limite du plafond applicable à chaque contribuable, les sommes versées peuvent être déduites du revenu imposable. Pour un contribuable dont la tranche marginale d’imposition est de 30 %, un versement déductible de 5 000 euros peut ainsi procurer une économie immédiate d’impôt de 1 500 euros, sous réserve de disposer du plafond de déduction nécessaire. Avec une tranche marginale à 41 %, l’économie théorique atteint 2 050 euros. Mais il ne s’agit pas d’un cadeau fiscal sans contrepartie. Lorsque les versements ont été déduits à l’entrée, le capital correspondant est soumis à l’impôt sur le revenu lors de sa sortie, selon les modalités applicables. Les gains suivent leur propre régime fiscal. Le PER repose donc principalement sur une logique de différé d’imposition, dont l’intérêt dépend notamment de l’évolution du taux marginal d’imposition entre la période d’activité et la retraite.
Un avantage fiscal qui peut devenir un piège
Déduire ses versements de son revenu imposable n’est pas systématiquement avantageux. Un épargnant peu ou pas imposable ne bénéficie que faiblement, voire pas du tout, de cet avantage fiscal. À l’inverse, un contribuable fortement imposé pendant sa vie active et soumis à une tranche marginale plus faible à la retraite peut réaliser une opération intéressante. Mais encore faut-il anticiper correctement sa situation future. Les revenus du foyer, la composition familiale et les règles fiscales peuvent évoluer pendant plusieurs décennies. Un autre risque consiste à investir sur un PER uniquement pour réduire ses impôts, sans examiner les frais du contrat ni les supports financiers proposés. Une économie fiscale immédiate ne compense pas nécessairement vingt ans de frais excessifs ou une allocation d’actifs inadaptée.
Frais des PER : des écarts considérables entre les contrats
Le développement rapide du marché a entraîné une multiplication des offres. Certains PER distribués en ligne ne facturent aucuns frais sur versement et proposent des frais annuels de gestion relativement faibles. D’autres contrats, notamment parmi les offres traditionnelles, peuvent encore appliquer plusieurs pourcents de frais à l’entrée, auxquels s’ajoutent des frais annuels sur les unités de compte, les supports financiers et les éventuels mandats de gestion pilotée. Pour un placement destiné à durer vingt ou trente ans, ces différences sont déterminantes. À titre d’illustration, 20 000 euros investis pendant vingt ans à un rendement brut hypothétique de 5 % par an produiraient environ 53 100 euros avant frais. Avec 1 % de frais annuels réduisant le rendement à 4 %, le capital final ne serait plus que de 43 800 euros environ. Soit plus de 9 000 euros de différence. Le choix du contrat peut donc peser autant que le choix des supports financiers.
La gestion pilotée à horizon : une protection contre les mauvaises surprises ?
La gestion pilotée à horizon constitue le mode de gestion proposé par défaut sur les PER, sauf choix contraire de l’épargnant. Son principe consiste à réduire progressivement l’exposition aux actifs risqués à mesure que l’échéance de la retraite approche. Un épargnant de 35 ans peut ainsi conserver une part importante d’actions, tandis qu’un futur retraité de 63 ans devrait, selon son profil et ses objectifs, privilégier davantage la préservation du capital. Cette désensibilisation progressive au risque vise à limiter les conséquences d’un krach boursier juste avant la liquidation du plan. Elle ne constitue toutefois pas une garantie contre les pertes. Les obligations elles-mêmes peuvent subir de fortes baisses lorsque les taux remontent, comme l’ont montré les marchés en 2022 et les nouvelles tensions obligataires de 2026. Il faut donc examiner la composition réelle des allocations, leur évolution dans le temps et les frais de gestion pilotée, qui peuvent s’ajouter aux frais des supports financiers.
Le PER contribue également au financement des entreprises
La capitalisation ne consiste pas uniquement à accumuler une épargne individuelle. Les capitaux placés sur les PER sont investis dans l’économie. Selon la Direction générale du Trésor, plus de 60 % des actifs des PER financent directement les entreprises, dont plus de 5 milliards d’euros investis dans des actifs non cotés. Ces placements comprennent notamment des actions, des obligations d’entreprises, des fonds de capital-investissement et des infrastructures. Les dispositions issues de la loi Industrie verte renforcent progressivement cette orientation vers le financement de long terme de l’économie productive. Pour les épargnants, cette diversification peut offrir des perspectives de rendement supplémentaires, mais elle introduit aussi des risques de liquidité, de valorisation et de perte en capital. Le financement de l’économie réelle ne doit pas être présenté comme une garantie de performance.
Retraite par capitalisation : l’Allemagne choisit de commencer dès l’enfance
L’actualité allemande offre un contraste intéressant. Le 16 octobre 2026, le Bundestag a adopté la Frühstartrente, un dispositif destiné à encourager la constitution d’une épargne-retraite par capitalisation dès l’enfance. L’État prévoit de verser 10 euros par mois pour les enfants éligibles à partir de 6 ans, avec un déploiement progressif. Les sommes seront investies sur les marchés financiers et pourront être complétées par des versements familiaux. En France, le PER est réservé aux adultes depuis le 1er janvier 2024 pour les nouvelles ouvertures. Les deux approches diffèrent donc sensiblement. L’Allemagne souhaite créer une première épargne financière avec une contribution publique, tandis que la France privilégie une incitation fiscale, principalement destinée aux actifs disposant de revenus imposables. Dans les deux cas, l’objectif est de compléter les pensions futures par un patrimoine constitué sur le long terme.
Le PER est-il adapté à tous les épargnants ?
Le succès commercial du PER ne signifie pas qu’il constitue le meilleur placement pour tout le monde. Son principal inconvénient reste l’indisponibilité des capitaux jusqu’à la retraite, sauf cas de déblocage anticipé prévus par la réglementation, notamment l’acquisition de la résidence principale pour les compartiments éligibles et certains accidents de la vie. Un jeune actif qui souhaite acheter son logement, financer une création d’entreprise ou conserver une épargne disponible peut avoir intérêt à privilégier d’autres enveloppes. L’assurance-vie, le PEA ou le compte-titres peuvent également permettre de constituer un patrimoine de long terme, avec des règles fiscales et des contraintes de disponibilité différentes. Le PER devient particulièrement pertinent lorsque l’épargnant dispose déjà d’une épargne de précaution suffisante, bénéficie d’une fiscalité favorable à la déduction et possède un horizon de placement cohérent avec l’échéance de la retraite.
Près de 13 millions de titulaires : le PER ne remplacera pas la répartition, mais il change déjà les habitudes
Le PER a réussi à installer la retraite par capitalisation dans le quotidien de millions d’épargnants français. Avec 12,9 millions de titulaires et 150,4 milliards d’euros d’encours fin 2025, sa progression est incontestable. Les chiffres du premier semestre 2026 montrent que cette dynamique se poursuit. Ce succès ne signifie pas que les Français souhaitent abandonner leur système de retraite par répartition. Il traduit plutôt la volonté de disposer d’une sécurité financière complémentaire, dans un environnement où les règles de départ à la retraite et le niveau futur des pensions restent sources d’incertitudes. La question n’est donc plus vraiment de savoir si la capitalisation a sa place dans le paysage français : elle y est déjà solidement installée. Reste à déterminer si les épargnants disposent de contrats suffisamment compétitifs, d’une information claire sur les risques et d’une stratégie d’investissement adaptée pour transformer cette épargne en revenus réellement utiles au moment de leur retraite.